Angèle Bandou ( Photo améliorée avec IA, crédit famille Angèle Bandou)
QUI A TUÉ ANGÈLE BANDOU ?
Elle avait défié un univers politique presque exclusivement masculin en devenant la première femme, et l’unique candidate, à une élection présidentielle en 1992 en République du Congo. Le 26 août 2004, Angèle Bandou est assassinée chez elle, dans le sud de Brazzaville. Vingt -deux ans après, son meurtre demeure entouré de questions. Fact-Check Congo a retrouvé des témoins, consulté des archives et confronté les différentes pistes avancées depuis cette nuit-là.
Le 26 août 2004, Angèle Bandou , présidente du Parti africain des pauvres est assassinée à son domicile.
Dans les jours qui suivent, une partie de la presse congolaise privilégie la piste d’un règlement de comptes familial. La police, elle, affirme n’écarter aucune hypothèse.
Vingt- deux ans après ,que peut-on reconstituer de cette nuit-là ? Qui pouvait en vouloir à Angèle Bandou ? Et qu’est devenue l’enquête de la police congolaise ouverte après son assassinat ?
Le mur, la nuit et les tueurs de Mbouono
La veille de l’assassinat, Angèle Bandou rend visite à son fils, Annicet Loemba, au domicile laissé par son défunt père, dans le quartier de Makélékélé. En arrivant dans la parcelle, elle remarque que le mur de la propriété voisine s’est effondré, laissant une ouverture vers la maison où vivent ses petits-enfants.
Selon le récit d’Annicet Loemba, sa mère s’en inquiète. Elle refuse de s’asseoir et écourte sa visite.
Après son départ, “ Man Bandou “, comme l’appellent affectueusement ses proches, téléphone à son fils. Elle lui propose de se revoir le lendemain : il doit récupérer sa voiture pour la conduire chez un mécanicien.
Le rendez-vous n’aura jamais lieu.
Dans la matinée, c’est Philippe Mpiaka qui vient annoncer à Annicet Loemba la mort de sa mère. Son beau-père, se souvient-il, porte une chemise blanche maculée de sang.
Le récit que Philippe Mpiaka fait de la nuit permet de reconstituer une partie de l’attaque. Angèle Bandou et lui se trouvent dans leur maison de Mbouono lorsque des hommes armés pénètrent dans la propriété.
Selon Mpiaka, les assaillants escaladent le mur avant d’accéder à l’étage par une ouverture qui, contrairement aux autres fenêtres de la maison, n’est pas protégée par une grille métallique.
Mpiaka dit ne plus se souvenir du nombre d’assaillants. Il affirme qu’ils sont habillés en civil. Les hommes pénètrent d’abord dans une chambre où dort la petite-fille d’Angèle Bandou, âgée de 14 ans. Réveillée en sursaut, l’adolescente crie. Des coups de feu sont tirés. Elle est atteinte au bras droit.
Philippe Mpiaka affirme alors parvenir à se dissimuler. Les assaillants poursuivent leur progression dans la maison.
Angèle Bandou tente de se réfugier dans une salle de bain. Ils la retrouvent et lui tirent dessus à plusieurs reprises avant de quitter les lieux. Selon les témoignages recueillis, rien n’est emporté dans la maison.
Après leur départ, Mpiaka sort de sa cachette. Des voisins, alertés par les détonations, viennent lui prêter main-forte. Angèle Bandou et sa petite-fille sont transportées vers l’hôpital de Makélékélé. L’adolescente survit. Angèle Bandou succombe à ses blessures pendant le trajet.
“ Je me demande toujours comment j’ai pu rester en vie “ , confie Philippe Mpiaka, joint par Fact-Check Congo. “ La pièce était si petite que je me demande comment j’ai pu survivre à cette attaque mortelle “, poursuit-il, la voix chargée d’émotion.
Le récit de Philippe Mpiaka constitue l’une des principales sources permettant de reconstituer cette nuit. Plus de vingt ans après les faits, certains de ses souvenirs sont toutefois fragmentaires.
Pour comprendre pourquoi les soupçons vont rapidement se porter sur l’entourage familial, il faut remonter plusieurs mois avant le meurtre.
Des querelles de famille avant l’assassinat
Bien avant l’attaque de Mbouono, des tensions traversent déjà la famille Mpiaka.
Après la mort de M. Loemba, son premier époux en 1987, Angèle Bandou se remarie avec Philippe Mpiaka en 1996. Selon plusieurs témoignages recueillis au cours de cette enquête, cette union est mal accueillie par une partie de la famille de son nouvel époux.
À l’époque du drame, La Semaine Africaine fait également état de l’hostilité d’une partie de la belle-famille à l’égard de ce mariage. Plus de vingt ans après, un membre de la famille Mpiaka interrogé par Fact-Check Congo confirme l’existence de profondes dissensions autour du couple.
Selon ce témoin, certains membres de la famille auraient établi un lien entre le remariage de Philippe Mpiaka et la mort de deux de ses enfants ainsi que de l’une de ses sœurs. Angèle Bandou aurait alors été accusée d’avoir “ sacrifié” ces trois membres de la famille.
Fact-Check Congo n’a trouvé aucun élément permettant d’étayer ces accusations.
Philippe Mpiaka reconnaît l’existence des tensions, mais rejette l’idée qu’elles puissent expliquer l’assassinat de son épouse.
“ Il est vrai qu’il y avait des malentendus dans notre famille, mais de là à ôter la vie de la défunte, je ne pense pas ! Nos différends familiaux ont été la raison publique pour un assassinat qui porte une autre raison “ , affirme-t-il.
Le conflit aurait également eu une dimension patrimoniale. Philippe Mpiaka avait déjà des enfants lorsqu’il épousa Angèle Bandou et le couple était marié sous le régime de la communauté de biens. Selon un membre de la famille de M. Mpiaka interrogé par Fact-Check Congo, cette situation aurait alimenté des désaccords autour du patrimoine de Philippe Mpiaka et de sa transmission.
Mais les tensions ne seraient pas restées cantonnées aux désaccords familiaux.
Selon La Semaine Africaine, au début du mois de mai 2004, une sœur et un frère cadets de Philippe Mpiaka se seraient rendus au domicile du couple, à Mbouono, accompagnés de plusieurs personnes.
Une altercation aurait éclaté, au cours de laquelle Roger Nienguet, frère cadet de Philippe Mpiaka, aurait endommagé le pare-brise du véhicule d’Angèle Bandou.
À la suite de cet incident, le couple a porté plainte, comme M. Mpiaka l’a confirmé à Fact-Check Congo. Un autre incident est rapporté quelques semaines avant l’assassinat. Au début du mois d’août 2004, Séraphin, présenté comme un beau-frère de Philippe Mpiaka, se serait rendu au domicile du couple avec deux autres personnes.
À leur arrivée, Angèle Bandou se serait enfermée dans une chambre et aurait appelé la police. Les trois hommes seraient repartis avant l’arrivée des forces de l’ordre. Une unité de la Brigade anticriminalité serait ensuite intervenue.
Quelques jours avant le meurtre, le décès d’une sœur cadette de Philippe Mpiaka, à Mpissa, dans l’arrondissement de Bacongo, aurait encore exacerbé les tensions. D’après La Semaine Africaine, certains membres de la famille auraient tenu Philippe Mpiaka et Angèle Bandou pour responsables de cette mort, sur fond d’accusations de sorcellerie.
Le couple aurait alors choisi de ne pas participer à certaines cérémonies funéraires.
Sept jours plus tard, Angèle Bandou est assassinée à Mbouono.
Cette chronologie ne suffit pas à établir un lien entre ces conflits et son assassinat. Elle montre toutefois que, dans les semaines précédant sa mort, plusieurs incidents avaient opposé le couple à certains membres de la famille Mpiaka.
Ces antécédents vont rapidement peser sur les premières interprétations du meurtre.

Ancien domicile où Angèle Bandou a été assassinée ( image améliorée avec IA)
Cette chronologie ne suffit pas à établir un lien entre ces conflits et son assassinat. Elle montre toutefois que, dans les semaines précédant sa mort, plusieurs incidents avaient opposé le couple à certains membres de la famille Mpiaka.
Ces antécédents vont rapidement peser sur les premières interprétations du meurtre. La piste familiale au cœur des soupçons
Quelques jours après l’assassinat, La Semaine Africaine affiche à sa une une conclusion sans équivoque : “ Angèle Bandou assassinée dans un règlement de compte familial “.
Capture d’écran du journal La Semaine Africaine ( Aout 2004, améliorée avec IA)
Le journal s’appuie notamment sur les conflits qui avaient opposé le couple à certains membres de la famille Mpiaka dans les mois précédant le meurtre. Pour son auteur, ces antécédents orientent » probablement » les soupçons vers un règlement de comptes familial.
La police se montre, elle, plus prudente. Lors d’une conférence de presse organisée quelques jours après le meurtre, le colonel Ndoudi, alors responsable de la police judiciaire au commissariat central de Brazzaville, affirme qu’ »aucune piste n’est exclue ».
Une position qui tranche avec l’interprétation déjà mise en avant dans la presse.
La piste familiale semble néanmoins avoir retenu l’attention des enquêteurs. Des proches sont entendus et, selon plusieurs témoignages recueillis par Fact-Check Congo, l’un des membres de la famille va être arrêté.
Mais les querelles familiales suffisent- elles à expliquer qui pouvait en vouloir à Angèle Bandou ?
Capture d’écran article La Semaine Africaine (2004, image améliorée avec l’IA)
Qui pouvait en vouloir à Angèle Bandou ?
Son mari, Philippe Mpiaka ne croit pas que les conflits familiaux suffisent à expliquer la mort de son épouse. Il évoque, sans la préciser, “ une autre raison “.
Cette affirmation conduit à regarder au-delà du cercle familial et à replacer Angèle Bandou dans le contexte politique et religieux du Congo du début des années 2000.
Un Congo à peine sorti de la guerre
Deux ans avant son assassinat, Angèle Bandou participe à l’élection présidentielle du 10 mars 2002. Elle obtient officiellement 27 849 voix, soit 2,32 % des suffrages exprimés, et termine troisième. Denis Sassou Nguesso est déclaré vainqueur avec 89,41 % des voix.
Ces résultats ne permettent pas, à eux seuls, de présenter Angèle Bandou comme une menace électorale majeure pour le pouvoir.
Mais la présidentielle se déroule dans un pays encore profondément marqué par une décennie de violences politiques et militaires.
La guerre civile de 1997 a ramené Denis Sassou Nguesso au pouvoir. Dans le Pool, au sud du pays, les affrontements se poursuivent ensuite entre les forces gouvernementales et les combattants Ninjas.
En 2002, alors même qu’Angèle Bandou participe à la compétition électorale, de nouveaux affrontements éclatent dans cette région.
À la tête d’une partie de cette rébellion se trouve une personnalité au profil singulier : Frédéric Bintsamou, plus connu sous le nom de Pasteur Ntumi, qui signifie l’envoyé en langue lari.
Ntumi, quand le religieux devient une force politique
Ntumi n’est pas seulement un chef rebelle. Il se présente également comme un envoyé de Dieu, une autorité religieuse et prophétique. Son mouvement combine ainsi une dimension spirituelle, une contestation politique et une capacité militaire.
En mars 2003, le gouvernement et les représentants de Ntumi concluent un accord destiné à mettre fin aux affrontements dans le Pool.
Mais au moment où Angèle Bandou est assassinée, dix-sept mois plus tard, la relation entre Ntumi et le pouvoir reste loin d’être normalisée.
En janvier 2004, Ntumi conditionne le désarmement de ses combattants à plusieurs revendications. Il réclame notamment l’intégration d’une partie de ses hommes dans la force publique, la définition de son propre statut et un accord politique avec le gouvernement. Il demande également la formation d’un gouvernement de large union nationale auquel son mouvement participerait.
Le gouvernement rejette certaines de ces exigences, tout en poursuivant les discussions. Le désarmement des combattants du Pool demeure incomplet.
Quelques mois seulement avant la mort d’Angèle Bandou, le pouvoir congolais reste donc confronté à une personnalité dont l’autorité religieuse s’est transformée en capacité de mobilisation politique puis militaire.
Le cas Ntumi rappelle ainsi une réalité particulière de l’histoire politique congolaise : la frontière entre religion, prophétisme et politique peut être poreuse.
Le poids du messianisme dans le Pool
Le phénomène incarné par Ntumi ne relève pas uniquement de son parcours personnel. Il s’inscrit dans une histoire plus ancienne des rapports entre religion et politique dans le sud du Congo.
Au début des années 2000, des observateurs internationaux relèvent encore l’association historique entre certaines pratiques mystiques ou messianiques et des mouvements politiques d’opposition, particulièrement parmi les populations lari du Pool.
Dans son rapport sur la liberté religieuse couvrant la période précédant l’assassinat d’Angèle Bandou, le Département d’État américain rappelle que certaines pratiques mystiques ou messianiques ont été associées, dans cette région, à des mouvements d’opposition et à des composantes de l’insurrection armée. Le rapport souligne toutefois que leur influence avait considérablement diminué après l’accord de paix de mars 2003.
Ce contexte est important. Il montre qu’au lendemain des guerres civiles, le religieux ne constitue pas au Congo un espace totalement séparé du politique. Dans le Pool en particulier, une autorité spirituelle peut aussi acquérir une capacité de mobilisation sociale et, dans certaines circonstances, une portée politique.
Cela ne permet évidemment pas d’établir un lien entre ces mouvements et l’assassinat d’Angèle Bandou. Mais cette histoire particulière du Pool, dont elle est elle-même originaire, donne une autre profondeur à son parcours.
Angèle Bandou, une autre articulation entre religion et politique
Angèle Bandou n’est pas Ntumi. Rien dans les éléments recueillis par Fact-Check Congo ne permet de lui attribuer une organisation armée, une implication dans la rébellion du Pool ou une capacité militaire comparable à celle du chef des Ninjas. Son engagement s’inscrit dans la compétition électorale.
Son parcours présente néanmoins une particularité : chez elle, l’autorité religieuse précède l’engagement partisan.
Selon un de ses fils, interrogé par Fact-Check Congo, bien avant sa candidature à l’élection présidentielle de 1992, Angèle Bandou s’était déjà imposée comme prédicatrice et conseillère spirituelle de Bernard Kolélas, l’une des principales figures politiques du Pool.
Son engagement religieux et social auprès des pauvres, des malades et des populations défavorisées précède ainsi son entrée formelle en politique et la création du Parti africain des pauvres. Elle présente elle-même son engagement comme l’accomplissement d’une mission reçue de Dieu.
Angèle Bandou dirigeait également une communauté chrétienne dénommée “ Les Disciples du Christ”. Son statut de prédicatrice lui donne donc une existence publique qui ne se limite ni à son parti ni à ses candidatures électorales.
Il y a dès lors lieu de se demander comment le pouvoir de Brazzaville percevait cette articulation entre discours religieux, action auprès des populations défavorisées et ambition politique en 2004?
Feue Angèle Bandou, son époux Philippe Mpiaka et feu Monseigneur Ernest Nkombo ( crédit photo Famille, image améliorée avec IA)
Une menace pour le pouvoir ?
La question mérite d’être posée. Les éléments recueillis jusqu’ici ne permettent cependant pas d’y répondre.
Fact-Check Congo n’a retrouvé aucun document établissant que le pouvoir de Denis Sassou Nguesso considérait Angèle Bandou comme une menace.
Aucun élément consulté dans le cadre de cette enquête ne permet non plus d’établir qu’elle avait reçu des menaces en raison de son engagement politique ou religieux, ni que son assassinat avait été commandité pour ces raisons.
Son résultat électoral de 2002 invite même à la prudence : dans les urnes, Angèle Bandou ne représentait pas une menace immédiate pour Denis Sassou Nguesso.
Mais le contexte politique de 2004 oblige à distinguer influence électorale et capacité de mobilisation auprès des ressortissants du Pool.
L’expérience récente de Ntumi avait montré qu’au Congo une autorité construite dans le religieux pouvait acquérir une dimension politique dépassant largement les structures partisanes traditionnelles.
Cela ne signifie pas qu’Angèle Bandou suivait la même trajectoire. Ntumi disposait d’hommes armés, contrôlait des combattants et négociait directement avec l’État. Rien de comparable n’est établi concernant Angèle Bandou.
La comparaison permet donc de comprendre un contexte, pas d’établir un mobile.
En l’état des éléments recueillis, la piste politique ne peut être présentée comme une explication de son assassinat. Mais elle pose une question qui reste sans réponse documentaire : dans ce Congo encore marqué par l’expérience politico-religieuse du Pool, comment était perçue une femme qui associait elle aussi autorité religieuse, discours social et ambition politique ?
Une arrestation, mais aucun procès connu
Des témoins et des membres de la famille sont entendus par la police. Selon plusieurs sources familiales, Roger Nienguet, frère cadet de Philippe Mpiaka, est également arrêté et détenu pendant plusieurs mois.
Fact-Check Congo n’a toutefois retrouvé, à ce stade, aucun document permettant d’établir le statut sous lequel il aurait été détenu ni les faits qui lui auraient été reprochés.
Une source juridique congolaise, qui a requis l’anonymat, affirme n’avoir connaissance d’aucun procès ni verdict rendu public dans cette affaire. Philippe Mpiaka fait le même constat.
» Il n’y a jamais eu de procès pour établir la vérité des faits. Celui qui a fait la prison, je ne sais pas sur quelle base il l’a été mis en la-bas , et sur quelle base il a été libéré six mois plus tard ! Ma plainte est restée pendante à ce jour ! » , affirme-t-il à Fact-Check Congo.
Son témoignage apporte un élément supplémentaire : Roger Nienguet aurait été détenu pendant six mois. Mais, en l’absence de documents judiciaires, Fact-Check Congo n’a pas pu déterminer le fondement juridique de cette détention ni les circonstances de sa remise en liberté.
Plusieurs questions restent dès lors sans réponse : le dossier a-t-il été transmis au parquet ? Une information judiciaire a-t-elle été ouverte ? Quelle suite a été donnée à la plainte de Philippe Mpiaka ? L’affaire a-t-elle finalement été classée ?
Plus de vingt ans après, Fact-Check Congo n’a retrouvé aucune décision judiciaire publique permettant de retracer avec certitude la suite de la procédure.
Cette absence de documents accessibles ne signifie pas qu’aucune procédure n’a existé. Elle empêche, en revanche, de déterminer jusqu’où les investigations ont été menées et pourquoi elles n’ont, à notre connaissance, jamais abouti à un procès public.
Vingt-deux ans après, ce que l’on sait et ce que l’on ignore encore
Que peut-on finalement établir ?
Les témoignages recueillis permettent de reconstituer une partie de la nuit du 26 août 2004. Des hommes armés pénètrent dans la maison d’Angèle Bandou à Mbouono, blessent sa petite-fille et tirent à plusieurs reprises sur l’ancienne candidate à la présidentielle avant de quitter les lieux sans rien emporter. Son époux, Philippe Mpiaka est le seul rescapé.
Ils permettent également de comprendre pourquoi la piste familiale s’est rapidement imposée. Dans les mois et les semaines précédant le meurtre, plusieurs conflits avaient opposé le couple à certains membres de la famille Mpiaka. Des accusations avaient été formulées, plusieurs incidents signalés et une plainte aurait été déposée.
Après le meurtre, des proches sont entendus. Roger Nienguet, beau -frère de la défunte ( frère cadet de Philippe Mpiaka) est, selon plusieurs témoignages, détenu pendant plusieurs mois.
Mais aucun des éléments recueillis par Fact-Check Congo ne permet d’établir que ces conflits constituent le mobile du meurtre ou d’attribuer à Roger Nienguet, ou à un autre membre de la famille, une responsabilité dans l’assassinat.
Au terme de son entretien avec Fact-Check Congo, Philippe Mpiaka lâche dans un soupir :
» Je me demande encore comment je suis sorti vivant de cette nuit-là. La justice humaine a peut-être échoué, mais celle de Dieu n’échoue jamais. Les auteurs et les commanditaires finiront par payer. »
L’hypothèse politique est encore moins documentée.
Mais le contexte dans lequel Angèle Bandou évoluait montre qu’au Congo du début des années 2000, religion et politique pouvaient s’entremêler. L’expérience de Ntumi, dont l’autorité prophétique s’était transformée en force politique et militaire, en constitue alors l’exemple le plus spectaculaire.
Angèle Bandou évoluait dans un registre différent : celui d’une prédicatrice devenue responsable politique, engagée dans la compétition électorale et tournée vers les populations défavorisées.
Ce parallèle permet de poser la question de la perception politique de son influence. Il ne permet pas de relier son assassinat au pouvoir, à Ntumi, à la crise du Pool ou à son activité religieuse.
Reste enfin une autre inconnue : qu’est devenue l’enquête de la police nationale? Qu’a-t- elle fait des procès verbaux des personnes auditionnées avant et après le drame? Pourquoi le tribunal de Brazzaville n’a-t-il jamais organisé un procès?
Fact-Check Congo a contacté le Ministre de la Communication et Porte-parole du gouvernement Thierry Moungalla qui n’a pas réagi à notre sollicitation sur la question.
Une affaire isolée ?
L’absence d’issue judiciaire connue dans l’affaire Angèle Bandou n’est pas sans précédent dans l’histoire récente du Congo.
En février 2009, le journaliste franco-congolais Bruno Jacquet Ossébi meurt à l’hôpital militaire de Brazzaville, douze jours après avoir été grièvement brûlé dans l’incendie de son domicile. Sa compagne et deux enfants avaient péri dans le feu.
Reporters sans frontières (RSF) et Journaliste en danger (JED) relèvent alors plusieurs défaillances dans les investigations, notamment l’absence d’autopsie et d’expertise scientifique du lieu de l’incendie.
Une information judiciaire avait pourtant été ouverte avec la désignation, en février 2009, du juge d’instruction Jean-Michel Opo, mais les circonstances de sa mort ne seront jamais publiquement élucidées.
Rien ne permet d’affirmer qu’Ossébi a été assassiné : aucune décision judiciaire ne l’a établi. Son cas illustre néanmoins la difficulté à faire émerger une vérité judiciaire dans une affaire concernant une personnalité publique et entourée de zones d’ombre.
Cinq ans plus tard, une autre affaire très médiatisée pose, dans des circonstances différentes, la question du devenir judiciaire d’une enquête après les premières arrestations.
Dans la nuit du 9 au 10 septembre 2014, le journaliste Élie Smith est victime d’un braquage à son domicile. Sa sœur est violée au cours de l’agression. Cinq jours plus tard, le directeur général de la police, Jean-François Ndenguet, présente à la presse cinq suspects. Élie Smith reconnaît certains de ses agresseurs ainsi que des objets qui lui avaient été dérobés. Quelques semaines plus tard, la police annonce l’arrestation d’un autre membre présumé du groupe.
L’affaire semble alors avoir rapidement progressé sur le plan policier. Mais sa suite judiciaire est beaucoup moins claire.
Dès septembre 2014, l’Observatoire congolais des droits de l’homme (OCDH) réclame un procès juste et équitable ainsi que la poursuite des investigations afin de déterminer l’existence éventuelle de commanditaires.
Un an plus tard, aucun procès n’a pourtant eu lieu. Reporters sans frontières rapporte qu’en septembre 2015, Élie Smith lui avait indiqué que toutes les personnes arrêtées dans l’affaire du viol de sa sœur avaient été remises en liberté sans avoir été jugées. Les affaires Angèle Bandou, Bruno Jacquet Ossébi et Élie Smith sont de nature différente et rien ne permet d’établir un lien entre elles. Leur rapprochement fait cependant apparaître une interrogation commune : celle du devenir judiciaire d’affaires sensibles après les premières investigations.
Ces trois affaires restent distinctes, et rien ne permet d’établir un lien entre elles. Le rapprochement n’est pas celui des faits, mais celui d’une même difficulté : dans chacun de ces dossiers, la phase d’enquête n’a pas débouché sur une décision judiciaire rendue publique.
Pour Ossébi, les zones d’ombre entourant sa mort n’ont jamais été levées.
Pour Élie Smith, des suspects ont été arrêtés puis présentés à la presse, avant d’être, selon le journaliste lui-même, relâchés sans jugement.
Pour Angèle Bandou, un proche a été détenu plusieurs mois. Fact-Check Congo n’a retrouvé aucune décision judiciaire publique permettant d’établir sur quelle base, ni les circonstances de sa libération.
Nous formulons cette observation comme une question de méthode judiciaire, non comme une accusation visant une personne ou une institution précise : dans plusieurs affaires sensibles, pourquoi l’enquête policière semble-t-elle buter avant d’aboutir à un procès public ? C’est cette question, plus que l’identité d’un coupable, qui reste ouverte plus de vingt ans après l’assassinat d’Angèle Bandou.








