“Un peuple qui ne produit pas ce qu’il consomme n’est pas un peuple libre.”
Cette citation du président Denis Sassou Nguesso, reprise le 28 novembre 2025 devant le Parlement réuni en Congrès, n’est pas nouvelle. Elle s’inscrit dans une longue histoire de discours politiques et de programmes publics en faveur de l’autosuffisance alimentaire au Congo- Brazzaville.
Fact-Check Congo a examiné cette promesse à la lumière des données ouvertes, des documents officiels et des politiques publiques mises en œuvre depuis plus de quatre décennies.
Vérification
Une ambition ancienne, formulée dès les années 1980
L’appel à produire ce que l’on consomme remonte aux premières décennies post- indépendance. Dès la fin des années 1970 et au début des années 1980, les autorités congolaises lancent plusieurs plans de développement agricole, notamment le Programme complémentaire (1980), le Programme transitoire (1981) et le Plan quinquennal 1982–1986, qui placent l’agriculture parmi les priorités nationales.
En 1985, lors de la 23ᵉ Conférence générale de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la délégation congolaise annonce officiellement l’objectif d’atteindre l’autosuffisance alimentaire à l’horizon 2000. Une ambition rappelée a posteriori par plusieurs analyses, notamment un article de Radio France Internationale publié en 2023 (RFI, “ Congo- Brazzaville : l’autosuffisance alimentaire, une équation toujours difficile à résoudre “.
Des années 1990 à aujourd’hui : un slogan récurrent
Au fil des années, la formule “un peuple qui ne produit pas ce qu’il consomme n’est pas un peuple libre “ s’impose comme un leitmotiv du discours politique congolais, souvent associé aux campagnes de “ retour à la terre “ .
Dans son message à la Nation de décembre 1987, publié notamment par La Semaine Africaine, Denis Sassou Nguesso appelait déjà à une “révolution dans la révolution “ dans le domaine agricole, afin de lutter contre la faim et la dépendance alimentaire au Congo. Près de quatre décennies plus tard, cette rhétorique reste d’actualité.
Message à la Nation de Denis Sassou Nguesso en décembre 1987 (Semaine Africaine)
Où en est le Congo en 2025 ?
Malgré ce discours constant, la République du Congo demeure fortement dépendante des importations alimentaires. En novembre 2024, lors d’une séance de questions orales avec débat au Parlement, le ministre d’État, ministre du Commerce, des Approvisionnements et de la Consommation, Claude Alphonse N’Silou, indiquait que le pays importait pour près de 800 milliards de FCFA en denrées alimentaires, , comme le rapportait le site Echos de Brazzaville .
Avec un potentiel estimé à environ 10 millions d’hectares de terres arables, le Congo comptabilise seulement 4 % des terres arables réellement exploitées à en croire les données du Ministère français de l’économie.
Les indicateurs comparatifs publiés par The Global Economy, à partir des données FAO, montrent par ailleurs que l’indice de production alimentaire du Congo reste inférieur à la moyenne mondiale sur la période 2010–2023 (The Global Economy – Congo, Food Production Index).
D’après les statistiques de la FAO , le pays demeure un importateur net de plusieurs produits de base, notamment le riz, le maïs, les produits laitiers, certaines viandes et les huiles végétales.
Une dépendance structurelle qui expose le Congo aux chocs extérieurs, à la volatilité des prix.
Quelles politiques publiques depuis plus de 40 ans ?
Les premières orientations agricoles remontent à 1974, dans un contexte marqué par le premier boom pétrolier. Le Programme triennal 1975–1977, élaboré sous l’égide du Parti congolais du travail (PCT), identifie déjà l’agriculture comme un secteur prioritaire, avec pour objectifs la diversification de l’économie, le renforcement de l’autosuffisance alimentaire et le développement rural.
Dans les années 1980, l’État mise sur la création de fermes d’État et de domaines agricoles industriels, comme ceux de Kounzoulou ou de Dihessé, censés soutenir la production à grande échelle et moderniser l’élevage.
À partir des années 2000, plusieurs cadres stratégiques voient le jour, dont la Stratégie nationale de sécurité alimentaire (2000–2010), visant à réduire les importations et à relancer l’agriculture vivrière. Plus récemment, le Projet d’appui au développement agricole commercial (PDAC), financé par la Banque mondiale à hauteur de 100 millions de dollars américains (Banque mondiale – PDAC Congo, financé par la Banque mondiale à hauteur de 100 millions de dollars américains (Banque mondiale – PDAC Congo), ainsi que l’inscription de l’agriculture parmi les priorités du Programme national de développement (PND 2022–2026), témoignent de la persistance de cet objectif.
Les autorités ont également lancé les ZAP , Zone Agricoles protégées, présentées comme un levier de structuration des filières agropastorales et halieutiques à l’échelle nationale.
Le projet des “Nouveaux villages agricoles”, institué par l’arrêté n° 6970 du 22 septembre 2010, visait à promouvoir des villages agricoles modernes et spécialisés. Malgré plusieurs appuis financiers publics et partenaires, les évaluations disponibles indiquent que ce programme n’a pas permis d’atteindre les objectifs initiaux annoncés en matière de production et d’organisation des filières.
Le Congo à l’épreuve de la comparaison africaine
Pour situer le cas congolais, Fact-Check Congo a comparé la situation du pays à celle de plusieurs États africains ayant atteint une autosuffisance partielle sur certains produits de base.
Au Maroc, les réformes agricoles successives (Plan Maroc Vert puis Génération Green) ont permis de couvrir environ 70 % des besoins nationaux en céréales et d’assurer la quasi-totalité de la production de légumes, de viande et de lait destinés au marché intérieur.
En Zambie, la production de maïs dépasse régulièrement la consommation nationale, faisant du pays un exportateur net de cette céréale.
L’Afrique du Sud est structurellement exportatrice de maïs, avec une production suffisante pour couvrir ses besoins domestiques et approvisionner plusieurs pays de la région.
Au Rwanda, les autorités se sont fixé un objectif chiffré d’autosuffisance alimentaire à l’horizon 2029, avec une stratégie publique visant à porter le taux d’autosuffisance de 79 % à 100 % sur les principales denrées de base.
| Pays | Statut / Objectif | Détails des Performances |
| Maroc | Réussite des plans Maroc Vert & Génération Green | 70% des besoins en céréales sont couverts.
Quasi-totalité (environ 100%) en légumes, viande et lait. |
| Zambie | Exportateur net | La production de maïs dépasse systématiquement la consommation nationale. |
| Afrique du Sud | Leader régional | Structurellement exportatrice de maïs ; assure sa sécurité et celle de ses voisins. |
| Rwanda | Objectif 100% (Horizon 2029) | Passage prévu de 79% à 100% d’autosuffisance sur les denrées de base. |
Contrairement au Congo, ces pays se distinguent par des politiques agricoles plus stables, des priorités budgétaires clairement identifiées et des mécanismes d’évaluation plus visibles.
Analyse : pourquoi la promesse perdure?
Le rappel de cette formule présidentielle en novembre 2025 pose une question centrale : pourquoi, plus de quarante ans après les premières annonces, l’autosuffisance alimentaire demeure-t-elle un objectif non atteint ?
Les données disponibles suggèrent que l’enjeu ne réside pas uniquement dans la multiplication des programmes, mais dans leur mise en œuvre effective, leur continuité, leur financement réel et l’existence de filières agricoles complètes reliant production, transformation et distribution.
Sollicités par Fact-Check Congo sur le bilan des politiques agricoles et les perspectives concrètes d’autosuffisance alimentaire, le ministère de l’Agriculture et le ministère du Plan n’ont pas répondu à nos questions au moment de la publication.
Dans son document officiel de bilan et de perspectives intitulé En toute transparence, le gouvernement congolais affirme avoir fait de l’agriculture une priorité stratégique, notamment à travers la création des Zones agricoles protégées (ZAP).
Selon les autorités, 27 ZAP sont actuellement opérationnelles, avec l’objectif d’en créer une centaine à terme. Ces zones concernent les cultures vivrières (manioc, maïs, igname, banane), l’élevage (bovin, porcin, avicole) et la pisciculture.
Le gouvernement indique que la production de maïs issue des ZAP a doublé en 2024, que les surfaces de manioc sont en augmentation et que l’élevage porcin est en expansion. Il évoque également la relance des filières café et cacao, notamment en Lékoumou et dans la Sangha.
Les autorités mettent aussi en avant le Projet d’appui au développement de l’agriculture commerciale (PDAC), financé à hauteur de 100 millions de dollars par la Banque mondiale, qui aurait bénéficié à environ 500 000 personnes, dont 50 % de femmes, avec une hausse de près de 20 % des volumes vendus par les producteurs.
À cela s’ajoutent des projets financés par l’IDA, comme le Projet d’agroforesterie dans le Nord- Congo (PANAC) et le Projet d’appui à la relance du secteur agricole (PARSA), ainsi que des investissements dans la mécanisation agricole (tracteurs, centres CEMA, pistes rurales, appui en intrants et formation).
Toutefois, malgré ce bilan présenté comme positif par les autorités, les indicateurs structurels de la sécurité alimentaire restent largement défavorables au Congo- Brazzaville.
En définitive, le Congo- Brazzaville ne manque ni de programmes agricoles ni de déclarations politiques, mais les résultats observables sont en décalage avec l’objectif affiché d’autosuffisance alimentaire. Malgré la multiplication des projets, la dépendance aux importations demeure élevée, la contribution de l’agriculture à l’économie reste marginale et la majorité des terres arables demeure sous-exploitée.
Plus de quarante ans après les premières promesses, l’autosuffisance alimentaire apparaît ainsi moins comme une réalité atteinte que comme une ambition constamment reconduite, sans rupture structurelle mesurable. Tant que les politiques publiques ne produiront pas des résultats durables, vérifiables et évalués de manière transparente, le slogan “ un peuple qui ne produit pas ce qu’il consomme n’est pas un peuple libre” restera un objectif, et non un fait.
Méthodologie : Cette enquête s’appuie sur l’analyse de documents officiels, de données ouvertes (FAO, Banque mondiale, bases comparatives internationales), d’archives de presse et de déclarations publiques. Toutes les sources citées sont consultables et vérifiables.
Tableau comparatif Autosuffisance alimentaire au Congo- Brazzaville
Discours officiel vs indicateurs vérifiables(FACT-CHECK CONGO)
| Axes analysés | Bilan affiché par le gouvernement | Réalité observée (données disponibles) |
| Objectif global | Priorité nationale, souveraineté alimentaire | Autosuffisance alimentaire non atteinte |
| Production annoncée | Hausse annoncée (maïs, manioc, élevage porcin) | Production insuffisante pour couvrir la demande nationale |
| ZAP (Zones agricoles protégées) | 27 ZAP actives, objectif de 100 | Impact national limité, données consolidées absentes |
| Part de l’agriculture dans le PIB | Secteur stratégique de diversification | Moins de 5 % du PIB |
| Terres arables | 10 millions d’hectares disponibles | Environ 4 % seulement exploités |
| Importations alimentaires | Réduction attendue à moyen terme | Environ 800 milliards FCFA/an |
| Produits de base | Relance des filières locales | Importations nettes : riz, maïs, lait, huiles, viandes |
| Résilience aux crises | Agriculture présentée comme bouclier | Forte vulnérabilité (Covid-19, Ukraine) |
| Résultat final | Autosuffisance alimentaire visée | Dépendance structurelle persistante |
























