Enquête réalisée par Rosie PIOTH, Sandra LOUNDOU et Annie NGANDZALI
Image illustrative
“J’ai accouché un matin de pluie. On m’avait dit que la césarienne était gratuite. Mais à l’hôpital Adolphe Sicé, on nous a demandé d’acheter tout… même la bétadine. Sans argent, j’aurais pu perdre la vie ce jour-là! ”.
Ce témoignage de Marcelline, 29 ans, ( le nom a été changé pour préserver l’anonymat de notre témoin) recueilli fin novembre à Pointe-Noire, capitale économique du Congo par Fact-Check Congo illustre une réalité qui va au-delà de grandes villes du pays, lorsqu’il s’agit de la gratuité de la césarienne.
Vendredi 13 août 2010, lors de son traditionnel message sur l’état de la nation prononcé avant la fête de l’indépendance , Denis Sassou Nguesso, chef de l’Etat, annonce “la gratuité avec effet immédiat, de la césarienne, sur l’ensemble du territoire national ”.
Sur le plan réglementaire, la gratuité de la césarienne repose sur un premier décret signé en 2011, à la suite de l’annonce présidentielle, puis sur un second décret signé en 2022 venant organiser et confier à un programme national la mise en œuvre, le suivi et l’évaluation opérationnelle de la gratuité déjà instituée par le décret de 2011.
Ces deux décrets ne précisent pas de manière exhaustive les prestations et intrants couverts par la gratuité annoncée , qu’il s’agisse de l’acte chirurgical, de l’anesthésie, des médicaments, de l’hospitalisation ou des soins post-opératoires, laissant ainsi subsister une ambiguïté structurelle entre le cadre réglementaire et la réalité de la prise en charge sur le terrain.
Une absence de définition normative claire renvoie de facto à une gratuité dite “relative”, dont le périmètre exact n’est ni explicitement fixé par les textes, ni uniformément compris par les structures sanitaires, les personnels soignants et les patientes, ce qui entretient une zone grise, et donne lieu à des interprétations divergentes entre autorités sanitaires, structures hospitalières, personnels soignants et familles des patients.
En 2022, le taux de mortalité maternelle demeurait élevé avec 378 décès pour 100 000 naissances vivantes , selon ce discours de l’ancien ministre de la Santé et de la Population, Gilbert Mokoki. Donner la vie en République du Congo reste encore à ce jour un parcours plein d’obstacles, au point que la question de la gratuité de la césarienne est de plus en plus ressassée : mythe ou réalité , quinze ans après ?
Aucune disposition explicite des décrets de 2011 et de 2022 que nous avons parcouru , y compris dans leurs articles relatifs à la prise en charge, ne détaille la liste des prestations médicales ou des intrants effectivement garantis comme gratuits.
Officiellement, les autorités assurent que la mesure existe. Les donations massives en médicaments reçues par le pays en vue de soutenir cette mesure l’atteste.
Mais le tableau est tout autre du côté des familles qui affirment le contraire.
Pour répondre, Fact-Check Congo a enquêté, du littoral à la forêt, de Pointe-Noire à Mossendjo, en passant par Mossaka avant d’arriver à Brazzaville.
Vue extérieure de l’hôpital Adolphe Sicé de Pointe-Noire
Au sud du Congo dans la ville océane de Pointe-Noire , Albert, l’époux de Marcelline interrogée plus haut, témoigne : “On nous a demandé d’acheter tout, même l’aiguille. Si je n’avais pas d’argent ce jour-là, ma femme mourrait, et je risquais de perdre aussi le bébé! “. Ce témoignage d’Albert, ainsi que les nombreux reçus de paiement médicaux qu’il nous montre attestent de la véracité de ses affirmations.
Bloc accouchement de Mossaka (2025)
Tenant son bébé entre ses mains, Marcelline qui a accouché en Septembre 2025, raconte son expérience : “ On a demandé 150 000 FCFA,(près de 229 euros) avant l’opération, sinon personne ne s’occuperait de moi. Mon mari a acheté toute l’ordonnance qu’ils nous avaient remise. Et ce qui est curieux, on devait acheter cela encore sur place, mais sans recevoir de preuve de paiement. La seule preuve que mon mari a obtenue, c’est lorsqu’il a payé mon admission à la caisse de l’hôpital. Pour le reste, cela se passait à la main, avec les infirmières et les sages-femmes! On nous avait dit après que la césarienne était gratuite… mais ce n’est pas ce que j’ai vécu”, conclut-elle sur un soupir.
Ordonnance reçue par « Marcelline » avant la césarienne
Ticket de caisse après paiement à Adolphe Sicé
Judith Massala ayant accouché par césarienne en 2023 à Brazzaville
A Brazzaville, Judith MASSALA a subi une césarienne en 2023, à l’hôpital Mère et enfants Blanche Gomez . Sa famille aura déboursé pour l’opération et les accessoires la somme de 150.OOO FCFA, environ 229 euros.
“ Quand j’ai demandé pourquoi on paie alors que c’est gratuit, une infirmière m’a dit : ‘Madame, c’est gratuit seulement dans les discours. “, se souvient-elle!
En juin 2025, Chancelvie MOKETE qui a subi la même opération pour donner naissance, affirme que les accessoires tels que la bétadine, les seringues, les draps, les compresses ont été achetés par sa famille. Cette dernière payera en cash la somme de 50.OOO FCFA, soit près de 77 euros.
Ces pratiques, rapportées par plusieurs femmes interrogées à Brazzaville et à Pointe-Noire, ne constituent pas un phénomène nouveau.
Un constat qui n’est pas le premier : des articles de presse, notamment celui publié par Adiac en 2016, avaient déjà documenté des paiements exigés aux patientes dans des structures hospitalières publiques, en dépit du principe de gratuité annoncé par les autorités sanitaires.
Alors que ces pratiques continuent d’être rapportées sur le terrain, y compris plusieurs années après leur dénonciation par la presse, la question a été publiquement évoquée lors d’une récente conférence de presse gouvernementale.
Le Premier ministre Anatole Collinet Makosso, lors d’une conférence de presse tenue le samedi 20 décembre 2025, a qualifié ces pratiques d’anti-valeur à combattre.
“ La gratuité de la césarienne reste un chantier à achever. Il faut poursuivre la lutte contre les anti- valeurs. Quand une sage-femme ou une infirmière laisse une parturiente souffrir ou mourir faute de paiement, ce n’est pas le ministre, à distance, qui peut agir. Sans dénonciation, les responsabilités ne peuvent être établies. C’est un changement de mentalité qui s’impose, à tous les niveaux « , a-t-il répondu.
Photo externe de la devanture de l’hôpital de référence de Mossendjo
A Mossendjo dans le Niari , les témoignages abondent dans le même sens, même si les parturientes reconnaissent une nette amélioration de la situation.
Justine ( prénom modifié pour préserver l’anonymat du témoin), rencontrée à l’hôpital de Mossendjo, affirme que les choses ont changé.
“ Ce n’est pas la première fois que j’accouche par césarienne. Il y a quelques années de cela, malgré l’annonce de la gratuité, nous avions dû payer beaucoup d’argent. Cette fois, ma famille a payé 35 000 FCFA environ 54 euros comparé aux autres femmes dont les familles ont déboursé 50 000 FCFA chacune, soit 77 euros”, dit-elle.
“ Pour ce qui concerne les médicaments, nous avions reçu une partie de l’hôpital, et les produits manquants , ma famille a été obligée d’aller les chercher à l’extérieur”, ajoute Justine .
Béatrice pour sa part, explique avec calme, presque résignation :” A notre arrivée, on nous a exigé de l’argent, 55 000 FCFA avant de me faire entrer au bloc opératoire. Et nous avons ajouté 5 000 FCFA pour l’achat du carburant, étant donné qu’il n’y pas d’électricité à Mossendjo et qu’il faisait nuit. Au total, nous avons déboursé 60 000 FCFA, environ 92 euros . Mon bébé actuellement n’a pas encore commencé les soins par manque d’argent, vu que nous n’en avons pas pour acheter l’ordonnance qui nous a été remise”, témoigne-t-elle.
Une autre femme, Gabrielle, rencontrée dans la salle de maternité à Mossendjo affirme que le montant payé a baissé: “ Par le passé, j’avais dû payer 150 000 FCFA pour accoucher ici par césarienne”, nous dit-elle.
Les divers témoignages recueillis jusque là montrent une constante, notamment sur l’absence de médicaments, la rupture de stock chronique, ou l’exigence informelle de paiements avant toute prise en charge.
Dr Jacques Bitolo est responsable de l’hôpital de référence du district sanitaire de Mossendjo. Pour lui, la gratuité est effective ; en revanche, il reconnaît que des difficultés subsistent, liées au manque de certains médicaments essentiels que l’hôpital ne reçoit pas lors de son approvisionnement.
“ C’est une gratuité, la césarienne. Seulement, il nous manque certains produits que l’Etat n’envoie pas , et d’autres qui sont finis dans le stock. Le malade est ainsi obligé d’acheter cela, ainsi que certains autres qui ne viennent pas compris dans la trousse destinée à la césarienne. Ce manque fait que l’hôpital exige aux familles de débourser de l’argent pour compléter ce qui manque” , précise-t-il .
A en croire Dr Jacques Bitolo, ce manque est décrié dans plusieurs structures hospitalières du pays, pas seulement à Mossendjo. Le problème serait dans la chaîne logistique. Les médicaments n’arrivent pas toujours à temps, ou alors ils ne sont pas au complet.
Si les ruptures de stock et les difficultés logistiques sont régulièrement invoquées par le corps médical, la responsabilité finale de l’application de la gratuité incombe à l’État, à travers le Programme national de prise en charge de la césarienne, chargé de traduire les textes réglementaires en actes opérationnels, d’assurer l’approvisionnement et de veiller au respect des normes sur l’ensemble du territoire national .
Vue de l’hôpital de base de Mossaka
A Mossaka, dans la Cuvette, même les soignants reconnaissent que la mesure n’est pas appliquée
Dans le nord du pays , à Mossaka, où l’isolement géographique rend les soins encore plus fragiles, une personne du corps médical de la localité ayant requis l’anonymat accepte exceptionnellement de nous parler :
“ La gratuité de la césarienne concerne uniquement le kit césarienne, La politique sanitaire voudrait que tout soit gratuit, de l’acte opératoire en soi aux soins post opératoire, tous pris en charge par la structure en charge de la césarienne. Sur le terrain, ce n’est pas possible. Il n’y a pas de seringues, pas de sérum, pas de kits de suture. Si les femmes ou leurs familles n’achètent pas, personne ne peut opérer. dans ces conditions”, déclare notre témoin.
Ces témoignages mettent en lumière un décalage profond entre le discours officiel et la réalité vécue dans les hôpitaux. Sur le papier, la césarienne est annoncée comme gratuite, avec une prise en charge complète de l’acte opératoire et des soins qui l’entourent. Mais sur le terrain, cette gratuité s’arrête souvent au seul kit césarienne.
Faute de seringues, de sérum ou de matériel de suture, les équipes médicales se retrouvent démunies. Dans ces conditions, l’intervention dépend directement de la capacité des femmes ou de leurs familles à acheter elles-mêmes le matériel manquant. Sans ces achats, l’opération ne peut tout simplement pas avoir lieu, ont expliqué nos divers témoins.
Ces récits confirment ainsi que la gratuité de la césarienne, largement mise en avant par les autorités, reste partielle et fragile, et qu’elle fait peser une charge financière implicite sur des familles souvent déjà vulnérables.
À l’épreuve des faits, la gratuité annoncée ne répond pas aux critères minimaux d’une prise en charge effective : absence de paiement préalable, disponibilité des intrants essentiels, traçabilité des stocks et mécanisme de recours pour les parturientes.
Image de la CAMEPS, Centrale d’Achat des médicaments Essentiels et produits de santé à Brazzaville
Et pourtant : des dons importants ont bien été reçus par la CAMEPS
La Centrale d’achat des médicaments essentiels et produits de santé (CAMEPS) a reçu, en juillet 2024 et ensuite en mars 2025 , un lot important de médicaments et intrants obstétricaux de la part de l’UNFPA , destiné justement à appuyer ce programme de gratuité.
Dans le cadre de cette enquête, Fact-Check Congo a sollicité le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), partenaire du gouvernement en matière de santé maternelle, afin d’obtenir son évaluation de l’effectivité de la gratuité de la césarienne et des mesures correctives envisagées. À la date de publication, l’agence n’avait pas répondu à nos sollicitations.
Du côté de la CAMEPS, le responsable présenté comme compétent pour répondre se trouvait hors du pays “pour une longue période” , sans qu’aucun autre interlocuteur ne soit désigné.
La direction nationale du Programme de prise en charge de la césarienne, pourtant directement responsable de la mise en œuvre des décrets de 2011 et de 2022, a quant à elle refusé de répondre aux sollicitations de Fact-Check Congo, sans fournir d’explication officielle. Une source anonyme au sein de cette direction nous a toutefois soufflé : “ cela n’existe pas dans les faits, cette gratuité!”
Ce silence institutionnel, sur une politique publique engageant directement la survie des femmes et des nouveau-nés, fragilise la crédibilité du dispositif et interroge la redevabilité des autorités sanitaires.
Un programme ambitieux paralysé par la réalité du terrain
Sur le papier, la gratuité de la césarienne au Congo est une mesure noble, indispensable et cohérente avec les engagements internationaux du pays notamment l’Objectif de développement durable 3, ODD 3, qui porte sur la maternité sans risque.
Mais sur le terrain, les témoignages convergent : Les femmes ou leurs familles paient, en s’endettant parfois pour préserver les vies humaines en danger, les maternités des hôpitaux manquent de matériel et les dons ne suffisent pas à couvrir tous les besoins.
D’une part, les données montrent une baisse progressive de la mortalité maternelle au Congo-Brazzaville depuis 2010, soit une réduction de 37 % du taux de mortalité maternelle en 13 ans . Une baisse qui a été très rapide entre 2010 et 2015 (près de 100 points), puis s’est stabilisée avec une progression plus lente mais constante jusqu’en 2023. Toutefois, cette tendance descendante ne saurait, à elle seule, valider l’effectivité de politiques comme la gratuité de la césarienne. Avec environ 241 décès maternels pour 100 000 naissances vivantes, le pays reste très au-dessus des standards sanitaires internationaux.
D’autre part, les données disponibles de l’OMS montrent une augmentation progressive du taux de césarienne en République du Congo ces dernières années. Selon les chiffres compilés , ce taux est passé de 1,25% en 2019 à 3,7 % en 2020, avant de poursuivre sa hausse à 3,8 % en 2022 puis 4,36 % en 2023.
À titre comparatif, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) fixe comme objectif un taux inférieur à 70 décès maternels pour 100 000 naissances vivantes d’ici 2030. Même la moyenne mondiale est aujourd’hui estimée autour de 223, ce qui place encore la République du Congo au-dessus de la moyenne globale, malgré les progrès enregistrés.
La progression observée bien que réelle, reste en deçà des standards de l’OMS qui estime qu’un taux de césariennes compris entre 10 % et 15 % correspond généralement à une couverture adéquate des besoins obstétricaux.
Vue du bloc opératoire de l’hôpital de base de Mossaka
Toutefois, la baisse statistique ne suffit pas à masquer les défaillances structurelles mises au jour par notre enquête : ruptures de médicaments, gratuité partielle et reste à charge imposé aux familles continuent de peser sur la survie des femmes, dans un contexte où la mortalité maternelle demeure à un niveau incompatible avec les engagements sanitaires internationaux.

Salle de suite de couches à Mossaka
En l’état actuel des choses, l’on peut dire que la gratuité de la césarienne au Congo est juridiquement proclamée, administrativement organisée, mais matériellement inopérante car les femmes continuent de payer pour accéder à des soins censés être gratuits, dans un contexte où la mortalité maternelle demeure largement au-dessus des standards internationaux.





















