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Maya-Maya, l’attentat que personne n’attendait !

Le 17 juillet 1982, un attentat frappait l’aéroport international de Brazzaville. Ce drame, pourtant l’un des plus violents de l’histoire du pays, reste l’un des plus méconnus de la nouvelle génération.  Quarante-trois ans plus tard, les familles endeuillées réclament toujours justice et reconnaissance.

Brazzaville, 17 juillet 1982.

Samedi 17 juillet 1982, entre 18 h et 21 h, la chaleur collait à la peau à l’aéroport international de Maya-Maya, avec une température située entre 30 et 28 degrés, selon les données météorologiques de l’aéroport ; sous un ciel chargé et lourd, le soleil dit au revoir à Brazzaville, teignant l’air d’un orage trouble, comme si l’atmosphère elle-même retenait son souffle avant le drame. En effet, quelques instants plus tard aux environs de 8 heures du soir, cette moiteur étouffante est déchirée par le fracas d’une explosion : l’attentat venait de plonger Brazza la Verte dans l’horreur et le chaos.  Il est près de 20 heures lorsque l’aéroport de Maya-Maya est secoué par une violente explosion.  Une valise piégée déchire la zone des arrivées, au moment où les passagers du vol Air Afrique, et certaines familles venues accueillir des proches, attendent leurs bagages ; ils sont fauchés en pleine joie des retrouvailles.  Cet attentat, le second de l’année 1982, après celui du cinéma Star en mars, plonge Brazzaville dans l’émoi.

« Ce jour-là, j’ai perdu mon fils. »

Au total, neuf personnes ont perdu la vie lors de ces drames, dont trois frères issus d’une même famille, et plus d’une dizaine de personnes s’en sortent blessées sur les deux attentats que connait Brazzaville la même année.  L’explosion du 20 mars au cinéma Star avait été revendiquée à Libreville par un groupe patriotique armé du Congo. Les deux attentats auront fait au total neuf morts et quatre-vingt-douze blessés.

Une tragédie nationale

Véronique Baouyala-Mafoumba, ancienne fonctionnaire de l’État au sein des Douanes congolaises, témoigne dans le calme feutré de son salon, dans sa maison située dans un quartier de Brazzaville.  Face à moi, elle lutte contre l’émotion et convoque ses souvenirs :

« Ce jour-là, nous avons perdu trois enfants… Mon fils Félix, et les deux garçons de ma grande sœur càd ma coépouse, la première femme de mon défunt mari ».

Elle marque une pause, les yeux embués de larmes avant d’ajouter, comme pour elle-même :
 « On ne devrait jamais enterrer un enfant de cette façon… »

Elle raconte les heures d’attente, la peur, le désespoir, la violence de l’annonce.

« A son départ de Bangui, j’ai parlé avec lui et il m’a dit que l’on va se revoir bientôt. J’avais prévu de me rendre à l’aéroport pour l’accueillir, mais le grand fils de la famille, m’a appelé pour me demander de rester, vu l’heure de l’arrivée du vol, et du temps que cela prendra. Et il va me promettre de venir avec Félix à la maison vers 21 heures », se rappelle-t-elle.

«  J’ai appris la nouvelle après 20 heures. Mais bien avant cela, les neveux qui vivaient avec moi sont revenus de l’aéroport me confirmer l’arrivée des enfants qui étaient en forme.  Peu de temps après, nous avons entendu un bruit comme une détonnation, mais nous ne savions pas d’où cela venait, vu qu’à l »poque, nous n’avions pas de téléphone portable. Si cette nuit-là, les voies étaient bitumées comme aujourd’hui, je pense que je me serais donnée la mort cette nuit-là ; car dès que l’on me donne l’information, je suis sortie de la maison en courant, et pour moi, je pensais me rendre à l’aéroport, alors que la direction prise était celle de la rivière Djoué ; mais vu le sable et les herbes, cela a ralenti ma course et j’ai été vite rattrapée »,  raconte Véronique.

Trois frères fauchés, une sœur mutilée à vie

Dans la véranda de la résidence familiale baignée de lumière située en plein centre de la capitale congolaise, Jules GATSOBEAU nous reçoit, digne et droit.  Sa voix est ferme, ses mots tranchants.

« Pourquoi mes frères sont-ils morts ? Qu’avaient-ils fait ? », se demande-t-il encore aujourd’hui.
Trois garçons, Nestor, Mesmin et Félix, le fils de Véronique citée plus haut, partis tous le même soir lors de l’explosion.  Leur petite sœur, Nadège, a survécu au drame, mais en porte encore aujourd’hui les cicatrices : mutilée à vie, elle vit aujourd’hui oubliée.

Le drame a tué leur père, brisé leur mère qui s’en est allée également avec cette douleur.

« Le jour de l’attentat, je n’étais pas sur place à Brazzaville. Je suis arrivé au lendemain du drame, et ce sont les amis du quartier, et quelques anciens collègues de mon frère qui m’ont raconté comment ça s’était passé. Nous avons dû attendre l’arrivée des parents qui étaient à Bangui pour la suite des événements. »,  se rappelle celui que sa sœur cadette appelle affectueusement ya Jules.

« Mes frères étaient des officiers. L’aîné, Nestor, lui sortait de N’Djamena et vivait ici à Brazzaville, il était ici après la guerre du Tchad. Mes autres frères et sœurs étaient à Bangui, là où mon père était en fonction et ils revenaient en vacances à Brazzaville.  C’est mon frère ainé donc qui était parti pour les attendre à l’aéroport ce jour-là. Et pendant qu’ils étaient dans l’attente de leurs bagages, et selon les dires de certaines personnes qui étaient présentes à l’aéroport cette nuit-là, là où mes frères et sœur étaient placés, c’est pratiquement là où se trouvait la bombe. Mes trois frères sont morts sur le coup, et ma jeune sœur qui  a survécu, est aujourd’hui mutilée à vie », nous dit-il.

 « Nos parents ont vécu le reste de leurs vies dans le silence et la douleur. C’est un drame qui a bouleversé la famille sur tous les plans ! Mettez-vous à la place de mes parents, avoir dix enfants dont quatre garçons, et en perdre du coup trois, c’est dur comme situation. Aujourd’hui, l’oubli et l’indifférence de l’État, c’est une seconde mort pour nous qui sommes restés. »,   déclare Jules.

Un ami d’enfance de la fratrie GATSOBEAU, croisé peu après, nous confie anonymement :

« Ce jour-là, je devais aussi accompagner mon père à l’aéroport pour accueillir une cousine qui arrivait en vacances. Apres avoir démarré, mon père a brusquement changé d’avis et a refusé que je parte avec lui. Il m’a ramené chez nous, avant de repartir seul à l’aéroport. C’est en chemin qu’il entendra les bruits de l’explosion. La famille Gatsobeau a perdu trois frères, morts sur le coup. Une sœur hospitalisée, mutilée. On n’a jamais compris pourquoi. Et on ne nous a jamais rien expliqué »,  raconte celui que nous allons appeler Bernard ( [1]).

Il ajoute, avec une colère retenue :

« C’est la République qui a failli. Et aujourd’hui, faire comme si de rien n’était, c’est tuer une seconde fois ces familles. »

Image illustrative des propos de Véronique

Le jour de l’enterrement de leurs enfants, Véronique s’en rappelle comme si cela s’était passé hier.

« On nous a interdit de voir les corps des enfants, alors qu’au départ, promesse avait été faite de nous laisser voir leurs corps ! Nous avons compris qu’ils étaient déchiquetés, vu la violence de l’explosion»

Et aujourd’hui ? Elle soupire longuement :
« Aucune indemnité. Aucune reconnaissance. J’ai frappé à toutes les portes, à l’Assemblée Nationale, partout. Rien.  Certains m’ont dit que les indemnités avaient été payées ; alors que nous n’avons jamais rien reçu ! Je vais désormais pleurer sur leurs tombes et leur rappeler que de là où ils sont, ils devraient faire en sorte que leurs morts ne soient pas vaines », nous dit-elle.

Mon père est mort par amour.

Dans la cour ombragée de la parcelle familiale située dans la zone sud de Brazzaville, le second fils de la fratrie BACONGO, Didier BACONGO, et son épouse nous accueillent avec simplicité. Malgré quelques sourires en évoquant les souvenirs d’un père aimant, la tristesse est palpable au rappel de cette période.

« Papa était parti accompagner un ami à l’aéroport. Il ne devait même pas y aller ce jour-là », murmure Didier, son fils aîné. «  J’étais sorti me balader après le départ de papa pour l’aéroport ? A mon retour vers 21h, j’entends des pleurs dans la parcelle et c’est en me rapprochant que j’apprends que mon père n’était plus !».

« Il est mort par générosité, par amour de son prochain, car c’était pour aider un ami qu’il s’était rendu cette soirée là à Maya-Maya. Et jusqu’à aujourd’hui, rien. Pas même une reconnaissance officielle Ni paiement des indemnités fixées lors du procès, rien. »

Feu Bruno Bacongo

Bruno Bacongo, né en 1934, était non seulement un instituteur, mais il a aussi exercé comme premier secrétaire chargé de la commission de contrôle et vérification à l’UNEAC, Union nationale des écrivains et artistes congolais, de 1979 à juillet 1982, année de sa mort.  Il a été par ailleurs le fondateur de la chorale Tanga ni Tanga de la paroisse St-Pierre-Claver de Bacongo.   Ce dernier est porté en terre le 21 juillet de la même année, le même jour que toutes les autres victimes de cette tragédie.

Un des médecins qui a vu mourir Bruno Bacongo

Le Dr Depaget Sita Fréderic, septuagénaire aujourd’hui, était alors un jeune stagiaire en médecine au CHU de Brazzaville. Il n’a jamais oublié cette nuit. Dans son bureau, face à nous, il témoigne :

« Il y avait des blessés partout, pleins de sang, défigurés. J’ai noté le nom d’un homme, gravement touché, qui respirait encore lorsque je me suis approché dé lui : il m’a dit “Bruno Bacongo”. J’ai noté ce nom dans un coin de ma mémoire et je ne l’ai plus jamais oublié  car le monsieur était mort les minutes qui ont suivi. »,  nous raconte Dr Depaget Sita.

Une histoire effacée

Un article du Monde, daté du 19 juillet 1982, évoquait une « explosion criminelle » à l’aéroport de Brazzaville.  C’est l’un des rares témoignages médiatiques encore accessibles aujourd’hui. Depuis, silence. Aucun monument.  Aucune ligne dans les manuels scolaires. Aucune journée nationale. Aucune évocation publique de ce drame.

image illustrative des propos de Didier BACONGO

Aujourd’hui, la jeune génération ignore presque tout de ce drame.

« Les jeunes aujourd’hui ne connaissent rien de ce drame, et ce n’est pas de leur faute », dit Didier Bacongo. « Quand l’État se tait, la mémoire meurt. Je suis contraint de raconter aux petits-enfants par moi-même les circonstances entourant la mort de leur arrière-grand-père, car au niveau du pays, c’est une histoire oubliée ! Comme si elle n’a jamais eu lieu ».

Pour Jules Gatsobeau, l’État a failli doublement :

« L’Etat a failli en ne protégeant pas ses citoyens ce jour-là. Une seconde fois en les oubliant.  Car aujourd’hui,  sans parler du non-paiement des indemnités, qui connait cette histoire, ou qui s’en souvient encore ? Personne ! »

Communiqué publié dans la Semaine Africaine en septembre 1982 sur le décès de Bruno BACONGO

[1] Bernard, prénom donné à notre source anonyme

Dans les prochains épisodes de cette série, nous reviendrons sur les silences du procès… et les promesses d’indemnisation jamais tenues.

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2 Comments Text
  • Dans l’ingratitude du caïman, publié en 2012, les drames du cinéma Star de Poto-Poto et de l’aéroport Maya Maya sont évoqués pour qu’ils ne passent pas sous la trappe de l’histoire.

  • Ah c est tellement triste ce que notre pays subi depuis l arrivée des militaires au pouvoir, à commencer par Ngouabi, yhombi, l individu, lissouba, et encore l individu…pfff. j ai la rage.