Depuis la fin du mois de septembre 2025, les quartiers de Brazzaville sont le théâtre d’une vaste opération de sécurité menée par la Direction générale de la sécurité présidentielle (DGSP), à laquelle s’est ajoutée une mission de contrôle des motos non immatriculées. L’objectif de cette opération est de neutraliser les bandes de jeunes délinquants appelées “bébés noirs” ou kulunas, responsables de nombreuses agressions à l’arme blanche. Si la population, exaspérée par la montée de l’insécurité, salue cette initiative, plusieurs autres personnes et défenseurs des droits humains s’inquiètent d’un dépassement de compétences.
L’enquête de Fact-Check Congo établit que la DGSP agit en dehors de son cadre légal défini par le décret n° 2009-125 du 23 avril 2009.
Une opération sans note officielle… mais confirmée par SMS
S’ il n’existe aucune note gouvernementale, conférence de presse ni communiqué officiel ni évocation officielle de cette opération, l’appel à la dénonciation signé “DGSP” reçu par plusieurs abonnés de MTN Congo et Airtel Congo entre le 29 septembre et le 2 octobre invitant la population à dénoncer les bandits en est une confirmation.
« Signalez les lieux d’habitation des kulunas au 06 986 71 61 / 04 437 77 72. Récompenses : 500 000 à 100 000 FCFA »
Ce message, transmis via les canaux officiels de messagerie des opérateurs de téléphonie mobile au Congo, constitue à ce jour, la seule preuve tangible d’une opération initiée ou soutenue par la DGSP.
Selon Adiac.com, cette opération de la DGSP fait suite à l’agression d’un de ses agents dans un des quartiers de Brazzaville , précisément dans le neuvième arrondissement (Djiri et l’assassinat d’Alain Obambi, frère de Paul Obambi, président de la Chambre de commerce et d’industrie du Congo). L’annonce qui ne porte aucun signe de l’institution est apparue quelques jours après ladite agression sur les réseaux sociaux, notamment sur la page Facebook de BrazzaNews-Officiel.
Une réunion avec les transporteurs et des motos brûlées à Brazzaville
Quelques jours après la diffusion du SMS, la DGSP a tenu une réunion avec les représentants des transporteurs de motos et tricycles en date du 6 octobre 2025.
Une note d’information publiée par le secrétariat en charge du transport public des personnes par motocycle, tricycle et activités connexes et adressées aux conducteurs des motocycles, leur rappelait le respect des dispositions contenues dans le décret n° 2024 – 324 du 9 juillet 2024 règlementant l’activité de transport public de personnes par motocycle, dont entre autres:
- d’immatriculer leurs engins ;
- de porter un casque et un gilet fluorescent ;
- de régulariser les papiers de propriété sous peine de confiscation.
Depuis le 09 octobre , des contrôles musclés ont été observés à travers la capitale congolaise : des motos saisies, parfois brûlées sur place, selon plusieurs témoignages et publications sur les réseaux sociaux ( 1, 2 )
Des actions qui traduisent un climat de répression assumé et toléré par une partie du public.
Promesse de récompense: une pratique légale ?
Le message reçu évoque une récompense financière pour toute dénonciation confirmée.
Or, aucune base légale à ce jour ( loi, décret ou arrêté) n’autorise le versement d’argent public dans un tel cadre en République du Congo.
Fact-Check Congo a interrogé Vivien Manangou, Juriste et Coordonnateur de Débout pour le Congo et des Mécontents affirme qu’elle est illégale.
“ A ma connaissance, il n’existe pas en l’état actuel du droit congolais, un droit à la délation. Toute l’opération de la DGSP est illégale”, conclut-il.
Ce que la loi confère (ou non) à la DGSP
Dans le décret n° 2009-125 du 23 avril 2009, portant organisation et attributions des missions de la Direction Générale de la Sécurité Présidentielle, DGSP en sigle, on peut lire que la DGSP est chargée de :
- assurer la sécurité du Président de la République, de sa famille et de ses hôtes ;
- rechercher et analyser les informations intéressant la vie présidentielle ;
- maintenir des liaisons avec les autres organes de sécurité ;
- exécuter les missions particulières confiées par le chef de l’État.
Aucune disposition dans ce décret, ne lui accorde des compétences de police urbaine, de maintien de l’ordre ou de contrôle judiciaire.
Cadre constitutionnel et droits fondamentaux
Il est stipulé dans l’article 8 de la Constitution du 25 octobre 2015 que « La personne humaine est sacrée et a droit à la vie. (…) La peine de mort est abolie. »
Par ailleurs, la procédure pénale en vigueur en République du Congo telle que contenue dans le Code de procédure pénale (Loi n° 1-63 du 13 janvier 1963), prévoit que toute interpellation doit être suivie d’une présentation devant un officier du ministère public dans un délai strict. On peut donc y lire que toute arrestation, saisie ou perquisition doit être effectuée sous le contrôle du ministère public et suivie d’une présentation dans les délais légaux.
Phénomène “bébés noirs “ et “kulunas”
Les “bébés noirs” ou kulunas sont de jeunes Congolais issus de divers milieux sociaux particulièrement milieux précaires, et souvent livrés à eux-mêmes.
Selon cet article publié par le PNUD Congo, et qui date de 2021, la violence des kulunas est le reflet d’une crise sociale et éducative profonde.
Sous l’égide d’Adolphe Mbou Maba, Haut-commissaire à la justice restauratrice, qui avait en 2022, initié une série des rencontres avec ces jeunes délinquants, une proposition portant sur la stratégie nationale de prévention de la délinquance juvénile a été faite et adoptée récemment en Juin 2025.
L’opération DGSP et le précédent “Mbata ya Bakolo” (2014)
L’on se souviendra de l’opération Mbata ya Bakolo (“la gifle des anciens”) qui avait été officiellement lancée en 2014 pour traquer les Kulunas et expulser des étrangers en situation irrégulière sur le territoire congolais.
Elle était encadrée par l’État et annoncée publiquement, contrairement à l’actuelle campagne de la DGSP.
Si “Mbata ya Bakolo” avait suscité de vives critiques pour ses abus, elle possédait toutefois un cadre administratif formel. Ce qui diffère de l’opération actuelle de la DGSP qui s’en inspire dans l’esprit, mais s’effectue à ce jour, sans base légale publiée ni supervision assumée du gouvernement.
Une population partagée entre approbation et inquiétude
À Brazzaville, nombre d’habitants expriment leur soulagement face à la reprise en main sécuritaire. Dans les quartiers populaires, les applaudissements accompagnent souvent les descentes de la DGSP, tel qu’on peut le lire sur les réseaux sociaux à travers ces captures d’écran:
Mais pour les défenseurs des droits humains et certains autres internautes , ce soutien populaire ne saurait justifier des opérations menées hors de tout cadre légal.
Franck Chardin Aubin TCHIBINDA, directeur exécutif du Programme d’Assistance Juridique pour l’Égalité en Droit (PAJED) s’insurge contre cette opération.
« Aucune opération de sécurité ne saurait justifier des arrestations arbitraires, des détentions sans jugement, des violences ou des atteintes à la vie privée. L’État dispose de plusieurs leviers pour éradiquer ce phénomène grandissant, et des moyens légaux bien sûr. Mais pas celui auquel la DGSP a recouru, car il s’agit là des crimes contre l’humanité. Et c’est passible des poursuites judiciaires », s’est-il exprimé au micro de Fact-Check Congo.
De son côté, le Centre d’action pour le développement (CAD), dans un communiqué publié le 30 septembre dernier, tout en invitant d’un côté « les organisations de défense des droits humains à refuser la banalisation de la violence d’État et à documenter systématiquement les violations pour renforcer les actions en justice », avait appelé les autorités à “ l’arrêt immédiat de cette opération, tout en exigeant l’ouverture de poursuites judiciaires contre les responsables hiérarchiques et opérationnels impliqués».
Silence du gouvernement
Contacté le 3 octobre 2025 par Whatssap, le ministre de la Communication et des Médias, Thierry Lezin Moungalla, également porte-parole du gouvernement, après s’être rassuré du nom de l’organe de presse qui le contactait , n’a pas donné suite à nos sollicitations axées sur la base légale de l’opération de la DGSP et la réaction officielle en rapport avec cette dernière.
Un appel à un débat ouvert
Si le silence des autorités de Brazzaville démontre clairement de la sensibilité à aborder le sujet, la societé civile congolaise estime quant à elle qu’il necessite un débat ouvert.
Pour Joe Washington EBINA, président de la Fondation EBINA et défenseur des droits de l’homme contacté par Fact-Check Congo, la situation necessite une reflexion commune pour une éradication pérenne de ce fléau.
« La réflexion apportera beaucoup plus de solution que simplement l’action. Nous demandons un dialogue sur le sujet des “ bébés noirs” avec des personnes qui n’ont pas les mêmes idées, mais où le débat est ouvert afin que la solution soit trouvée. je souhaiterai même que les bébé noirs soient entendus », a-t-il déclaré.
Risques juridiques et politiques
| Risque constaté | Référence légale | Conséquences |
| Arrestation sans contrôle judiciaire | Code de procédure pénale | Nullité de procédure/ Abus d’autorité |
| Destruction d’engins sans décision judiciaire | Constitution/ Code civil | Violation du droit de proprieté |
| Intervention hors mission | Décret 2009-125 | Excès de compétence / illégalité administrative |
| Absence de communication officielle | Droit à l’information publique | Manque de transparence de la part des autorités |
Conclusion
Vrai : Une opération dirigée par la DGSP est bien en cours à Brazzaville, confirmée par le SMS collectif Airtel/MTN.
Non vérifié : Nous n’avons trouvé aucune trace d’un décret ou arrêté autorisant la DGSP à agir en matière de sécurité publique qui demeure , à ce jour, la mission de la Police.
Faux : la DGSP n’a pas, selon la loi, le mandat de conduire des opérations policières ou de répression urbaine.
Si la lutte contre les Kulunas et l’insécurité urbaine répond à une attente légitime, elle doit se faire dans le respect du droit et de la Constitution. L’État de droit ne se défend pas par des moyens illégaux.


















